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Couleur Lauragais : les journaux

BALADE EN LAURAGAIS

Sur la route des moulins du Lauragais

Dans le numéro d'avril 2011 de Couleur Lauragais, Pierre Mercié avait développé les critères majeurs qui ont permis aux crêtes du Lauragais de se parer d'une multitude de moulins à vent, et s'était attaché à décrire les particularités de quelques-uns des moulins haut-garonnais. Cette année, il nous conduit dans le Lauragais audois à la découverte de moulins qui ne manqueront pas de vous séduire par leur histoire.

moulins du Lauragais

Airoux

Moulin ''Carla'' des Clauzous
Ce moulin ancien datant d'avant la Révolution Fran-çaise a une histoire particulièrement intéressante car elle est très symbolique.
Au cours de l'année 1762, le meunier Pontnau qui l'exploitait alors sema une véritable révolution dans toute la plaine lauragaise en décidant de construire le premier moulin à vent particulier. Après avoir taillé des pierres, il les charia à dos de mulet au lieu-dit les Clauzous, afin d'ériger lui-même son propre moulin. A cette époque, tout moulin appartenait à un seigneur. C'est ainsi que le moulin ''Carla'' d'Airoux devait être le premier de la région à appartenir à un particulier. Il fallait avoir du courage pour prendre une telle initiative, car en ces temps si durs, il était fort risqué et périlleux de provoquer le pouvoir seigneurial.
Notons cependant qu'un particulier pouvait faire cons-truire un moulin sur sa propriété, à condition qu'elle ne se trouve pas sur les terres d'un seigneur possédant un moulin banal. Ce dernier pouvait obliger ses sujets à y moudre leurs grains contre une redevance. En revanche, le moulin devait être tenu en bon état. Bien entendu, suivant la puissance du seigneur le régime de la banalité était appliqué plus ou moins strictement. Le droit féodal de la ''banalité'' en vigueur depuis le XIème, fut aboli à la Révolution Française avec les autres privilèges (1).
De nos jours, on peut encore voir sur une petite colline le fût bien conservé de ce moulin arrêté depuis 1914. Pourvu à ce moment là d'engrenages en bois de buis, il possédait deux paires de meules disposées au rez-de-chaussée. Seule la paire de droite subsiste mais, prisonnière d'une cuve de béton, elle est à peine visible.
Après la Deuxième Guerre Mondiale, Paul Pontnau, petit-fils du bâtisseur, reprit la mouture des céréales au moyen de l'électricité. Les meules étaient installées dans une remise devenue aujourd'hui une maison d'habitation, située à côté du moulin à vent. Il devait arrêter la mouture vers le début des années 1960.

Moulin de la Ginelle
Situé sur une colline tout près d'un hameau où se dressent d'imposantes bâtisses, ce moulin domine à cet endroit la ''rigole'' d'alimentation du Canal du Midi. Son tronc construit en grosses pierres, n'a vraisemblablement abrité qu'une seule paire de meules. Désormais à moitié arasé et couvert d'un toit à deux pentes, il est dépourvu à l'intérieur de tout mécanisme.
Acheté vers 1870 à Monsieur de Séverac, alors que l'on ne sait pas si son arrêt avait déjà eu lieu, il est depuis cette date toujours resté dans la famille du propriétaire actuel. D'après ce dernier, Monsieur de Séverac était parent avec le musicien prénommé Déodat, originaire de Saint-Félix-Lauragais.

Airoux. Moulin de la Ginelle, Février 2000
Airoux. Moulin de la Ginelle, Février 2000. crédit photo : Pierre Mercié

Dans la vallée, à quelques centaines de mètres de là, un autre moulin à vent a fonctionné. Connu sous le nom de moulin du poivre, il est aujourd'hui complètement en ruine.

Baraigne

Le Moulin Neuf
Ce très beau spécimen situé à 250 mètres d'altitude, domine fièrement de sa masse imposante le seuil de Naurouze.
Si dans l'ensemble ce moulin est assez bien conservé et à peu près complet, le toit en partie délabré laisse apparaître le grand rouet qui n'est plus protégé des intempéries. Bien que ne supportant que deux bras des ailes, la tête de l'arbre moteur toute en bois émergeant en haut du fût est à remarquer. Il fait partie des très rares moulins pourvus de trois paires de meules, dont l'une d'entre elles se trouve située au rez-de-chaussée. Placées très en hauteur, on accédait à la chambre des deux autres, par une échelle meunière extérieure de neuf marches. Ce moulin dont la construction daterait de 1830, a été acquis en 1873 par Michel Micouleau, décédé à Baraigne le 21 juillet en 1907 à l'âge de 70 ans. Guillaume Micouleau, après avoir épou-sé en 1891 la meunière de Belflou, prit la suite de son père. Il pratiqua son métier jusqu'à son décès vers 1944, non sans avoir bravé auparavant l'interdiction de moudre imposée durant la guerre de 39-45 ; continuant au cours de cette période sombre, comme beaucoup d'autres meuniers, à faire de la farine en cachette avec le grain apporté par les habitants du village. Jean Micouleau devait ensuite reprendre le moulin avant de l'arrêter définitivement vers 1952. Avec son décès en 1983, disparaissait avec lui l'un des tout derniers meuniers à vent de la région.

Baraigne. Mécanisme intérieur. Il est un des rares moulins à vent à avoir entraîné trois paires de meules, Avril 2000.
Baraigne. Mécanisme intérieur. Il est un des rares moulins à vent à avoir entraîné trois paires de meules, Avril 2000.
crédit photo : collection Pierre Mercié

Vers le début du XIXème siècle, situé à quelques deux cents mètres, se dressait un autre moulin appelé ''Le Moulin Vieux''. Celui-ci a été le témoin d'un assassinat particulièrement sanglant, perpétré par une bande de vingt deux malfaiteurs. Ces derniers qui ne s'exprimaient pas en Languedocien mais en Français, égorgèrent toutes les personnes présentes, après leur avoir dérobé tous leurs biens. Traînant une mauvaise réputation à la suite de ce forfait, plus ou moins laissé à l'abandon, il finit par s'écrouler pour être remplacé par le moulin actuel. Aujourd'hui encore, les gens du lieu parlent du moulin vieux et de son hangar qui seul subsiste.

Belflou

Moulin d'en Coffo
Voilà un petit village qui possède les restes de deux moulins à vent en pierre à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre.
Le mieux conservé a son fût couvert d'un toit à deux pentes. En assez bon état extérieur, il n'a plus de mécanisme. Sur le linteau on lit une date 18 - -. Les deux derniers chiffres ont été mutilés. A leur place, un carré d'environ un centimètre de profondeur a été creusé, rendant toute identification impossible. On sait cependant que sa construction probable remonte à 1830. Il a cessé toute activité en 1912 dans des circonstances tragiques. Sébastien Calvet, le meunier qui l'exploitait cette époque, fut happé par un élément du mécanisme et projeté contre les archures(2) et la trémie(3), et trouva une mort horrible.
Abandonné depuis longtemps, le deuxième moulin est quant à lui en très mauvais état. Son tronc totalement découvert qui se dégrade au fil des ans, ne dépasse guère le linteau de la porte d'entrée.

Bram

Moulins du parc du château
Au nombre de deux, ces moulins sont de taille imposante. Sur le linteau du premier, on peut difficilement lire la date de construction, 1814 ou bien 1817. Décoiffé, son tronc vide de tout mécanisme ne renferme plus que le socle des deux paires de meules dont il était pourvu. En 1863 le meunier était Bouteville. L'un de de ses descendants fut Antoine Daniel, venu du moulin de Villelisse situé à Alzonne. Son fils Paul Daniel prit la suite avant d'arrêter définitivement la mouture vers 1930. A partir de cette date, le moulin commença à se dégrader et les ailes en mauvais état furent supprimées vers 1950.
Le deuxième situé à quelques dizaines de mètres du précédent, a été arrêté beaucoup plus tôt car d'après une carte postale du début du XXème siècle il n'est déjà plus en possession de ses ailes et paraît être couvert d'un toit à deux pentes.
Ces moulins étaient accouplés avec un petit moulin à eau, qui servait en principe pour pallier aux jours sans vent et vice versa. En arrière-plan, sur le ruisseau, on peut encore voir ce bâtiment.
Ces trois exploitations ont longtemps appartenu à la famille de Lordat. Elle vendit les deux moulins à vent peu de temps après l'arrêt du dernier, à Monsieur Albert Raynaud par acte du 17 juin 1939. Depuis il est toujours la propriété de cette famille.

Bram. Les moulins du parc du château vers 1905.
Bram. Les moulins du parc du château vers 1905. crédit photo : collection Pierre Mercié

Moulins du Poivre
Ces deux moulins séparés l'un de l'autre d'une centaine de mètres, ont appartenu à la famille Rancoule. La date de leur construction remonte au XVIIIème siècle et leur arrêt est intervenu vers 1918.
Aujourd'hui tous les deux sont transformés en habitation, aux fûts coniques en bon état. Le premier situé avenue du Ra-zès, est couvert d'un curieux toit pointu, dont la base est carrée. Le deuxième au fût de pierre prisonnier de deux constructions, est couvert d'un toit de tuiles débordant à deux pentes.
Probablement à cause d'un couloir de vent qui n'était pas parfait, ces moulins ne tournaient pas toujours comme l'auraient voulu les meuniers, ce qui leur donnait beaucoup de souci ; les clients disaient alors que les meuniers se faisaient du poivre, tant ils craignaient de ne pas arriver à servir tout le monde. Il n'en fallait pas davantage pour que le surnom s'installe et demeure encore actuellement.

Mireval-Lauragais

Moulin Roch-Caunes
L'histoire de ce moulin est particulièrement pathétique. Une très belle carte postale le représentant au temps de sa splendeur reste fort heureusement en témoignage. Elle a pour premier plan l'une des anciennes portes du village d'où jaillit en fond le moulin. Il a été arrêté avant 1914 par le meunier Emile Caunes, surnommé par les habitants du bourg Benjamin. Mobilisé lors de la Grande Guerre, il devait y être tué. Une fois ce terrible conflit terminé et comme personne ne reprit la succession du moulin déjà arrêté depuis longtemps, la mairie le rachète en 1920, pour y construire le monument aux morts.
Il ne reste plus aujourd'hui qu'une petite partie de la base circulaire du fût conique sur lequel on a élevé une croix gravée du nom des disparus. Ainsi, à côté de ses camarades d'infortune, on retrouve le nom d'Emile Caunes qui a rejoint son moulin. Au pied de celui-ci et disposées de chaque côté, ses meules à farine, désormais figées pour l'éternité, veillent après avoir été tant animées autrefois. Puissent-elles (après avoir donné sa vie pour la patrie) aider Emile à dormir en paix ! Sur le même monument, gravé dans la pierre, figure également Antoine Venoux, le meunier du moulin Saint-Jean situé à proximité de Roch-Caunes. Mobilisé comme son collègue lors de la guerre de 14-18, il devait lui aussi y périr.

  Mireval-Lauragais. Le moulin de Roch-Caunes en 1903 dans le cadre de l’ancienne porte du village.
Mireval-Lauragais. Le moulin de Roch-Caunes en 1903
dans le cadre de l'ancienne porte du village.
Crédit photo : collection Pierre Mercié

Mireval-Lauragais. L’ancienne porte en juin 1999. Bâti sur la base circulaire du moulin de Roch-Caunes qui seule subsiste, on remarquera le monument aux morts où figurent, entre autres, le nom des meuniers tombés au champ d’honneur : Emile Caunes et Antoine Venoux.
Mireval-Lauragais. L'ancienne porte en juin 1999.
Bâti sur la base circulaire du moulin de Roch-Caunes qui seule subsiste, on remarquera le monument aux morts où figurent, entre autres,
le nom des meuniers tombés au champ d'honneur : Emile Caunes et Antoine Venoux.
crédit photo : Pierre Mercié

Moulin Saint-Jean
Nous avons là un très beau spécimen en pierre parfaitement restauré et mis en valeur extérieurement, tout comme l'ancienne maison du meunier. La date de construction du moulin est de 1823 ; elle se trouvait gravée dans le claveau de la porte d'entrée. Une intéressante carte postale d'avant la Première Guerre Mondiale le représente fort bien avec la famille du meunier, ainsi qu'une partie de la population du village. Le meunier de cette époque, Antoine Venoux, figure au premier plan et tient dans ses mains un fusil. Il était, paraît-il, un très grand chasseur. Comme nous venons de le voir précédemment, il sera mobilisé et tué au cours de la guerre de 1914-1918.
Ce moulin a continué de fonctionner assez tard, car le dernier meunier, Léopold Béné-zèch, l'arrêtera seulement vers 1952-1953.
Son mécanisme intérieur ainsi qu'une bluterie(4) installée au sous-sol, ont été enlevés en 1972-1973. Cependant, il reste encore aujourd'hui l'arbre moteur et le grand rouet.

Chers lecteurs, profitez du retour du printemps pour partir à la découverte de ce fameux patrimoine lauragais que sont ses nombreux moulins à vent.

Pierre Mercié

(1) La constituante avait décrété l'abolition des privilèges la nuit du 04 août 1789. Cependant, le droit féodal de la banalité en vigueur depuis le XIème siècle, fut aboli à la Révolution Française avec les autres droits féodaux par le décret-loi de la convention du 17 juillet 1793.
(2) Archures : coffre de bois cylindrique ou à pans qui enveloppe une paire de meules.
(3) Trémie : sorte d'entonnoir en forme de pyramide renversée disposé au dessus des meules par où s'écoule le grain à moudre.
(4) Bluterie : appareil qui permet de séparer la farine et les autres produits de mouture au moyen de tissus blutants à mailles plus ou moins ouvertes suivant le produit à traiter.

Couleur Lauragais n°141 - Avril 2012