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Couleur Lauragais : les journaux

Paul Bioulez, du patron au santon : le parcours d'un artiste régionaliste

A 68 ans, Paul Bioulez est un homme heureux. Artiste, il l'a toujours été mais il lui a fallu gagner sa vie avant d'emprunter les heureux sentiers qui mènent à la création. Passionné d'histoire, Paul nous invite à un voyage dans le temps, dans ce Lauragais du 19ème siècle si cher à son coeur. Son secret ? Un soupçon de nostalgie, une bonne dose de curiosité, un brin de passion et beaucoup de talent. Sa collection de quarante santons est composée de pièces uniques, façonnées avec l'amour et le respect que Paul voue à la terre de son enfance.

Paul Bioulez un artiste aux doigts de fée qui sait avec minutie donner vie à des personnages du Lauragais
Jeune fille puisant de l'eau

Paul Bioulez un artiste aux doigts de fée qui sait avec minutie donner vie à des personnages du Lauragais,
comme ici cette jeune fille puisant de l'eau ou cette mamie aux prises avec le vent d'autan - crédit photos : Isabelle Barèges

L'enfance de l'art
Lorsqu'il ne traîne pas ses culottes courtes dans la campagne lauragaise, le petit garçon vient prendre place aux côtés de sa maman couturière, qui lui apprend comment se servir d'une aiguille et d'un dé à coudre. Déjà, il fait preuve d'une agilité manuelle précoce confirmée par ses performances en dessin. Pendant les récréations, son institutrice l'autorise en effet à dessiner sur le grand tableau noir pendant que ses camarades jouent à chat perché... Plus tard, à l'adolescence, Paul poursuit son apprentissage artistique en s'essayant à la peinture. Le Certificat d'Etudes en poche, encouragé par ses dernières créations, Paul annonce à ses parents qu'il veut étudier les Beaux-Arts. Mais les années 50 sont âpres pour les jeunes gens aux velléités artistiques, et la réponse de ses parents ne se fait pas attendre : il lui faudra choisir un "métier", comme les autres. Paul choisit alors de devenir tailleur. C'est la maison toulousaine Monné située sur les allées Jean Jaurès qui l'accueillera le temps de son apprentissage.

Un parcours professionnel sur fond de déclin de l'industrie textile
Au début des années 60, Paul part à l'armée, épouse Pierrette et passe son BEP de tailleur. Dans ce laps de temps, le secteur du textile a déjà changé, et les maisons qui avaient pignon sur rue ne tardent pas à fermer les unes après les autres. Il lui faut déjà se reconvertir, ce qu'il fait en entrant aux Nouvelles Galeries où il accède finalement au poste de chef de rayon. Plus orientées vers la vente, ses nouvelles fonctions lui donnent néanmoins l'occasion de garder un oeil sur la création. Deux fois par an, il se rend à Paris pour assister aux collections et choisir ses nouveaux modèles. Mais cette trêve sera de courte durée et lorsque l'informatique fait son entrée dans le grand magasin, Paul se voit à nouveau contraint d'aller exercer ses talents ailleurs. Il s'installe donc à Montargis, dans le Loiret, où il a été recruté par un couturier qui habille la crème de la société de la fin des années 60. C'est là qu'il retrouve avec bonheur son crayon et ses patrons afin de réaliser des modèles sur mesure. Ses clientes, certes élégantes et mondaines, ne sont cependant pas toujours disposées à payer leur dû, Paul doit donc à nouveau envisager d'aller chercher son bonheur ailleurs, si possible en Lauragais... Il se fait embaucher chez Carcel, une usine toulousaine de confection à mesure industrielle. La dimension créative du poste est limitée mais le vendeur-preneur de mesures bénéficie de quelques années de sursis...avant que l'usine ne périclite à son tour. Paul prend alors la solennelle décision d'offrir plus de stabilité à son foyer en laissant derrière lui une industrie textile moribonde. Il rejoint le secteur des assurances promis à un avenir plus prometteur... A ce moment, Paul remise ses ciseaux au placard mais ne cessera jamais de peindre en rêvant à une seconde vie, qu'il voit se profiler au fur et à mesure que l'âge de la retraite approche.

De la poterie aux santons
Ses premiers essais de poterie se font à l'aide de la terre des taupinières du jardin et du four familial. Ce n'est que fortuitement, à l'occasion d'une exposition, qu'il manipule pour la première fois une boule de terre. Ce sont des sensations nouvelles qui lui laissent déjà entrevoir de nouvelles potentialités de création artistique. Dès lors Paul prend des cours à la MJC d'Escalquens et se lance rapidement dans la fabrication de petits personnages qui ne resteront pas longtemps nus comme des vers...

les bourgeois

Les bourgeois : santons portant des tenues citadines du 19ème siècle - crédit photo : Isabelle Barèges

Le Lauragais du 19e : une source d'inspiration intarissable - La collection privée rassemble plus de quarante santons décrivant la société lauragaise du 19e siècle. C'est dans cette période que Paul puise l'essentiel de son inspiration. "Les habits traditionnels des paysans comme des citadins étaient encore très colorés, précise-t-il, il faudra attendre les guerres mondiales du siècle suivant et leurs millions de morts pour que les français, en ville comme à la campagne, revêtent le noir en signe de deuil." Au 19e, les tissus étaient volontiers rayés ou unis, tantôt clairs, tantôt foncés en fonction des tâches à accomplir, plus ou moins salissantes. Les femmes portaient une multitude de jupons et les plus riches d'entre elles se devaient de les montrer pour signifier la position sociale de la famille. Passionné d'histoire locale, Paul est allé croquer dans les musées, les médiathèques de la région, il s'est plongé dans des ouvrages spécialisés et publications susceptibles d'offrir quelques images de la mode vestimentaire de cette époque.

vendeuse de millas

L'amour du détail
Ce qui rend les personnages de Paul si singuliers, c'est le luxe de détails avec lequel il les habille. Ce travail est si minutieux qu'il n'a jamais compté les heures ! Cette exigence fait de sa collection un travail unique dans la région et remarquable à l'échelon national. Ainsi, au fil des santons, Paul les pare de nouveaux éléments : des bijoux, un sautoir pour les bourgeoises, un "collier de chien" arborant la croix occitane pour les autres, des cheveux (en poil de lama !)... Lorsque qu'on soulève les jupes des femmes, on note le même goût du détail : ces dames sont vêtues de bas de laine ou de coton, et d'un "pichodret", ce pantalon de corps souvent orné de dentelles. Au delà de la performance artistique et technique, notre santonnier véhicule volontiers l'humeur badine d'une époque dont il n'a conservé que le meilleur. Ses clins d'oeil sont d'un réalisme saisissant : au pied du maquignon, une bouse de vache complète le portrait ; sous l'étal de la poissonnière, c'est le chat facétieux de sa petite-fille Amaïa qui vient avec gourmandise chiper un poisson ; lorsqu'on regarde de plus près le petit gardien d'oies, on comprend que son air surpris ne doit rien au hasard, le jar est tout simplement entrain de lui pincer les fesses !

cette "mamie" apporte le fameux cassoulet plat typique qui semble fort intéresser un petit chat

Cette "mamie" apporte le fameux cassoulet plat typique qui semble fort intéresser un petit chat - crédit photo : Isabelle Barèges
La poissonnière et son chat chapardeur de poisson

La poissonnière et son chat chapardeur de poisson
crédit photo : Isabelle Barèges

Les vendangeurs : la vendangeuse vient de ramasser à l'aide de sa serpette des grappes de raisin et quelques feuilles, ce qui était réprimandé. Le jeune homme à ses côtés lui a donc imposé la "moustée" (punition) en lui écrassant quelques grains de raisins sur la bouche

Les vendangeurs : la vendangeuse vient de ramasser à l'aide de sa serpette
des grappes de raisin et quelques feuilles, ce qui était réprimandé.
Le jeune homme à ses côtés lui a donc imposé la "moustée" (punition)
en lui écrassant quelques grains de raisins sur la bouche

Le maquignon

Le maquignon
crédit photo : Isabelle Barèges

Interview de Paul Bioulez

Couleur Lauragais : Vous arrive-t-il de vous inspirer de personnages plus contemporains ?
P. Bioulez : "Jamais ! D'abord, il faut comprendre que le 19ème est une époque formidable pour le modéliste que je suis resté. C'est également une époque qui véhicule des valeurs qui me sont chères, les conditions de vie étaient certes plus difficiles mais le lien social était beaucoup plus fort qu'aujourd'hui. Ces valeurs d'échange et de partage ont illuminé mon enfance. Sans passéisme aucun, je peux dire que notre société manque de romantisme, en cela, elle ne m'inspire pas."

Couleur Lauragais : C'est quoi un santon réussi ?
P. Bioulez : "A mon sens, c'est celui qui présente un façonnage subtil et qui s'attache aux plus infimes des détails. Je suis bien sûr très admiratif de pièces qui offrent de beaux costumes."
Couleur Lauragais : C'est peut-être parce qu'au-delà du santon, c'est le métier de tailleur que vous souhaitez faire perdurer ?
P. Bioulez : "C'est vrai. Lorsque le textile est passé à l'ère industrielle, j'ai compris que le métier de tailleur allait se perdre. Aujourd'hui, dans les usines textiles, largement délocalisées, chaque ouvrier s'attache à fabriquer un petit élément d'un ensemble plus grand mais plus personne ne sait comment tailler un vêtement. En dehors des maisons de haute couture, ce métier a disparu et avec lui une certaine forme d'exigence, un potentiel de création qui donnait du sens à ce que l'on faisait."
Couleur Lauragais : Vous exposez régulièrement votre collection mais ne semblez pas prêt à vendre vos santons, n'est-ce pas ?
P. Bioulez : "Pour l'instant effectivement, je ne le suis pas. Chaque pièce est unique, je ne fabrique pas mes santons en série comme de nombreux santonniers provençaux, professionnels, qui vivent de leur production. Si je les vendais, je serais tenu de respecter des délais de commande. Or, à ce jour, je n'ai pas envie de m'imposer cette contrainte, seule la création m'intéresse. En revanche, je suis toujours heureux de pouvoir les faire découvrir aux petits comme aux grands via des expositions."

Les étapes de fabrication
Etape préparatoire
Une fois Paul inspiré, il lui arrive de croquer le futur santon pour fixer sa position ou son expression. Dans la plupart des cas cependant, il se laisse guider par le personnage qu'il a imaginé et qu'il distingue avec netteté dans son esprit.

Le façonnage
La création du mouvement
Etape n°1: Le façonnage de la terre et la cuisson
Paul achète son argile au Seuil de Naurouze, et la conserve compressée et humide dans du papier sulfurisé afin qu'elle reste bien malléable. Puis il la travaille à la main à l'aide de petits outils qui lui permettent d'affiner son travail. Le modelage respecte un ordre établi : d'abord la tête et le tronc, puis les avant-bras, pour finir par le socle et les jambes du personnage. Afin d'éviter que l'ouvrage explose pendant la cuisson, il creuse l'intérieur des trois pièces. Après avoir laissé sécher le modèle, les pièces sont cuites à 980° pendant deux jours.
Etape n°2 : La création du mouvement.
Pour donner le mouvement, Paul relie le tronc, les avant-bras et les jambes à l'aide de fils de fer et de colle.
Debout, assis, penché en avant, le torse bombé et les mains sur les hanches, le personnage prend la position désirée. Cette technique autorise plus de souplesse et donc plus de réalisme. Les fils de fer sont ensuite entourés d'une mousse qui simulera, sous les vêtements, l'épaisseur des membres.

La peinture
La confection du costume
Etape n°3 : La peinture.
Paul peint ses personnages à l'aide d'une peinture acrylique qu'il module même en fonction de la position sociale de son personnage. Le visage des paysannes sera par exemple plus bronzé que celui des bourgeoises exemptes de travaux des champs. Il achève cette étape en badigeonnant la figurine de vernis incolore.
Etape n°4 : La confection du costume.
Moment capital de la création, le santonnier dessine son patron directement sur le petit personnage d'environ 20 cm. Pour choisir ses tissus, il se dirige vers des étoffes légères qui s'inspirent de motifs anciens.
Il monte ensuite le costume à la main. Cette étape demande une minutie extrême, car certaines pièces de tissu ne mesurent pas plus de quelques millimètres...Vient ensuite le temps des finitions, Paul pare alors certains personnages de cheveux et de bijoux.

Les santons de la crèche

Saint-François d'Assise, père des santons
Le mot santon vient du provençal « santoun » qui signifie petit sain. C'est au 13ème siècle que Saint François d'Assise célèbre la première messe de Noël faisant appel à une représentation de la Nativité. La coutume se répand à Naples où personnages et animaux bien vivants viennent peupler les célébrations de Noël. Les franciscains auraient répandu cette coutume en Provence où petit à petit les personnages sont remplacés par des statuettes en bois ou en plâtre. A la Révolution, les messes de Noël sont proscrites et les provençaux reproduisent secrètement ces crèches chez eux. C'est le marseillais Jean-Louis Lagnel, le premier santonnier, qui lance la fabrication de santons en argile et en série. Il introduit petit à petit des personnages profanes de la société provençale du 19ème notamment à travers la représentation des petits métiers. Depuis, la notoriété des santons n'a eu de cesse de s'accroître et les santons, sacrés ou profanes, s'exportent partout à travers le monde.

Croiser Paul Bioulez au hasard d'une exposition, c'est aller à la rencontre de ses racines lauragaises. Au-delà de leur dimension artistique, les pièces qu'il réalise constituent un formidable travail d'historien. Il faut donc espérer que Paul suscite des vocations afin que de nouvelles générations de santonniers participent à la transmission de la mémoire locale sous l'une de ses formes les plus vivantes.

Interview réalisée par Isabelle Barèges

Couleur Lauragais n°118 - Décembre 2009/Janvier 2010